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“L’autre intelligence”

2 novembre 2016

“L’autre intelligence”

Publication d’Hervé LE GUYADER, membre de la CEJ de Bordeaux, 2 novembre 2016

Mandalay Bay, Las Vegas, 26 octobre 2016, 12h30 heure locale.
Deux populations se croisent en s’ignorant dans les interminables coursives de cet hôtel plutôt haut de gamme du strip. L’une est pressée, sac à dos, plutôt cool mais chic, smartphone à la main, préparant le prochain rendez-vous. Elle se dirige, déterminée, vers la sortie où l’attend la flottille de cars qui la transportera à un mile de là, au T-Mobile Arena, où un groupe de rock chauffe déjà la salle de 20000 places avant l’intervention de Ginny Rometty, PDG d’IBM.
L’autre tribu semble ne pas partager grand-chose avec ces gens afférés. Il ne lui a pas coûté 2800$ par personne pour assister aux quatre jours de ce « World of Watson », conférence annuelle donnée par IBM pour célébrer les avancées scientifiques, technologiques et commerciales de son produit phare en matière d’intelligence artificielle, Watson. Elle visite donc, à son rythme et vêtue comme le touriste américain plutôt tout-venant, les différents espaces que sait lui offrir un hôtel casino à Las Vegas. Elle dépensera 20, 50 ou 100$ pour se restaurer, elle visitera l’aquarium (son requin ! son varan !) de l’hôtel, elle rêvera devant la Corvette qui trône au milieu de machines à sous et qu’un peu de chance au jeu, c’est sûr, lui permettra de décrocher. Elle ne sait pas que, au même moment, mais dans l’autre sens, les 17000 congressistes et le staff d’IBM sont en train de chambouler profondément le monde qu’elle a laissé en prenant l’avion pour Las Vegas. Elle ne réalise pas que l’emploi qui lui a permis de s’offrir cette escapade, très vraisemblablement, n’existera plus, en tout cas, sous sa forme actuelle, dans … 1 an, 2 ans, 10 ans ?
Car l’intelligence artificielle dont traite World of Watson (WOW) n’est pas celle de Matrix, une sorte d’intelligence universelle qui, une fois dépassé les capacités de son créateur (le moment dit de singularité), décide d’asservir (dans le meilleur des cas) l’espèce humaine, jugée obsolète. Cette vision apocalyptique, à l’origine de nombreux films et de livres, justifie tout de même que certains acteurs de poids s’y intéressent de près. Pour paraphraser le philosophe Nick Bostrom, auteur du best-seller « Superintelligence », « Même si il n’y a qu’une chance sur un million que cela arrive, l’hypothèse de l’extinction de l’espèce humaine mérite qu’on y consacre quelques ressources », d’où les initiatives prises récemment par les acteurs clé du domaine : le partenariat que viennent de conclure Amazon, Google, Facebook, Microsoft et IBM pour une « Intelligence Artificielle au service de l’homme et de la société », ou encore l’initiative OpenAI lancée par Elon Musk (Tesla) et quelques autres, dotée d’un capital de départ d’1 milliard de dollars.
Ce n’est pas non plus celle des transhumanistes les plus radicaux, ceux qui ont opté pour l’éternité via clonage de leur cerveau et téléchargement dans le (ou les) « véhicule » de leur choix.
L’intelligence artificielle au sens de Watson, c’est celle qui transforme en profondeur, sans guère d’échappatoire, chaque entreprise, chaque industrie, chaque manière de travailler.
Cette intelligence artificielle là est celle des algorithmes et de leur capacité à aider l’homme à prendre des décisions. La machine n’est pas là pour remplacer l’homme mais pour être son « assistant cognitif » face à des situations de plus en plus complexes. Et c’est vrai que cette « hybridation » cognitique homme/machine est séduisante, tant les capacités de l’un et de l’autre sont (encore aujourd’hui) complémentaires : à l’être humain les facultés d’empathie, d’intuition, la capacité à gérer l’ambiguïté, l’émotion ; à la machine celles de pouvoir traiter des milliards de données, de les croiser, d’en déduire des motifs, des structures, de les présenter, de ne pas se fatiguer, de ne rien oublier.
Cette « renaissance » de l’Intelligence Artificielle, après la déception provoquée par les limites des « systèmes experts » des années 60 – 90, a été rendue possible par l’atteinte concomitante de seuils déclencheurs pour trois phénomènes au développement exponentiel (croissant). Le « big data » (« données massives » : tout, désormais, dans nos activités et dans celles des objets manufacturés,
HLG, Chronique World of Watson 2016 2
génère des données), la performance des ordinateurs (que l’on croit ou pas au règne absolu de la loi de Moore), et la faculté qu’ont les machines d’apprendre sans cesse (« machine learning », « deep learning »), à l’instar d’un enfant dans les premières années de sa vie. En ce qui concerne Watson, la puissance de cette dernière faculté est décuplée du fait de sa capacité à absorber du contenu exprimé en « langage naturel » », c’est-à-dire à extraire de l’information et à en tirer du sens à partir de documents « banals », de photos, de vidéos, bien au-delà des données structurées qu’un capteur, qu’un objet connecté ou qu’un examen de type IRM peut générer.
Ce dernier point est essentiel.
Les applications de Watson au secteur de la santé sont impressionnantes et, reconnaissons-le, épatantes, mais elles vont, dans un premier temps en tout cas, tirer parti de données structurées (séquençage du génome, résultats d’analyses, capacité, s’agissant par exemple du cancer, à intégrer jour après jour à son champ de connaissance les 600 études scientifiques qui paraissent quotidiennement sur la planète). Invité sur la scène où, quelques jours auparavant, Mick Jagger (73 ans) et les Rolling Stones illustraient l’application du principe du « vieillir de façon active et en bonne santé », le professeur Satoru Miyano de l’université de Tokyo put ainsi présenter à Ginny Rometty et aux 17000 congressistes présents ce qui, selon lui, démontrait la capacité de Watson à « changer le monde ». Une de ses patientes, diagnostiquée comme atteinte de leucémie myéloïde chronique et traitée comme telle, voyait son état de santé se dégrader de façon inéluctable, ses médecins s’avouant impuissants. Appelé à la rescousse, Watson (en fait, l’application Watson Genomics Analytics) mit 10 minutes à comparer le génome séquencé de son cancer aux 20 millions d’articles scientifiques d’oncologie clinique dont il avait été nourri durant sa formation, puis à détecter la probabilité forte qu’il pourrait s’agir d’une forme extrêmement rare de leucémie, et à suggérer un nouveau type de traitement qui, une fois appliqué, entraîna la guérison de la patiente.
Médecine préventive et aide au diagnostic figurent parmi les champs d’application les plus spectaculairement efficaces en matière d’aide à la décision, illustrant ce principe d’assistance cognitive offerte à l’homme.
Mais que penser d’Alex Da Kid, jeune producteur britannique, lauréat de plusieurs Grammy Awards (obtenus pour ses collaborations avec Rihanna, Eminem, Dr. Dre …), invité à partager sur la scène du T-Mobile Arena, après le professeur Miyano, son expérience avec Watson. Alex Da Kid avoue tirer son inspiration de « l’air du temps », des conversations qu’il capte autour de lui. Le Master en technologie audio obtenu à l’université de Thames Valley n’est sans doute pas étranger à sa curiosité scientifique et c’est « tout naturellement » que lui est venue l’idée d’étendre son espace de récolte aux dizaines de millions d’articles, de blogs, de contenus à vocation sociale/culturelle publiés sur les réseaux sociaux ces cinq dernières années. Une fois donnés en pâture à Watson (à ses applications Watson Alchemy Language et Watson Tone Analyzer), Alex n’avait plus qu’à choisir parmi les résultats statistiquement prometteurs, et à demander à Watson Beat d’examiner la façon dont les hits les plus récents avaient été composés (rythmes, couleurs sonores, type d’instrumentation ayant « collé » à l’expression de telle ou telle émotion). Le résultat ? La chanson « Not easy » qui, de toute évidence, a cartonné sur Spotify dès sa sortie.
Peu importe le jugement que l’on peut porter sur cette chanson, on retiendra la capacité de la machine à absorber de telles quantités de pages exprimées en langage naturel, à les analyser et à proposer des pistes pré-rédigées d’inspiration à l’auteur.
Sur le même registre, c’est à une démonstration « d’argumentation cognitivement assistée » que les participants à une des 1500 sessions proposées lors du congrès pouvaient assister.
HLG, Chronique World of Watson 2016 3
L’idée : choisir un sujet se prêtant à controverse (« Faudrait-il rendre le tabac illégal ? ») puis, choisir une base de contenus écrits en langage naturel (Wikipedia, pour les besoins de la démonstration), demander à la machine d’analyser tout cela et de proposer une première série d’arguments saillants en les rangeant dans une colonne « pour » et une colonne « contre ». Retenir alors parmi les arguments ceux avec lesquels on se sent le plus « en phase », opter pour une approche d’argumentation « pour » ou « contre » et, pour finir, demander à Watson d’en déduire ce qui, à l’issue de la démonstration, ressemblait fort à une première version d’une plaidoirie plutôt étayée.
Ces trois exemples illustrent la façon dont des professions très diverses (dans les secteurs de la santé, de la création artistique et celui des professions juridiques) sont très directement concernées par l’apparition de ces applications dédiées d’intelligence artificielle.
La présence de 17000 congressistes s’étant pour la plupart acquittés des droits d’inscription, de dizaines de société partenaires d’IBM Watson présentant leurs solutions d’assistance cognitive (« Deep learning as a service » !) disponibles dès aujourd’hui, la puissance de recherche mondiale en ingénierie cognitique que l’on devine déterminée à repousser les frontières qui subsistent encore, tout cela est révélateur d’un mouvement qui affectera chaque profession, chaque entreprise, chaque industrie.
Restent en effet pour les chercheurs en intelligence artificielle d’immenses défis à affronter, car ils doivent travailler sur l’ensemble des formes d’intelligence existant chez l’homme. Un système comme Watson va aujourd’hui exceller sur certaines d’entre-elles : l’intelligence rationnelle, l’intelligence naturaliste (classer des objets, définir des catégories), l’intelligence organisationnelle (assembler des informations disparates …), mais l’intelligence créative, l’intelligence émotionnelle, l’intelligence sociale … restent à l’heure actuelle l’apanage de l’être humain.
Plus intéressante peut-être encore, la « cognitique collaborative », celle qui permet à une communauté (plus ou moins disparate) d’échanger (de façon formelle ou informelle), de créer des représentations partagées de situations complexes (singulièrement en cas de crise), d’élaborer et d’exprimer des éléments d’aide à la décision. Cette forme de cognitique, que nous appelons « KX » (pour « Knowledge Exchange ») à l’ENSC1 est encore en grande partie terra incognita pour les machines.
L’invitation qui nous a été faite par IBM à participer au congrès World of Watson afin d’y étalonner le niveau de formation, de recherche et de transfert de nos écoles d’ingénieurs, nous conforte dans le sentiment que la Région Nouvelle Aquitaine, la France, sont au niveau, mais renforce aussi notre conviction que les choses ne s’arrêtent pas là.
La cognitique, pour passionnante qu’elle soit, ne représente en effet qu’une partie de la problématique posée, celle des « NBIC » (sciences et technologies appliquées aux domaines nano, bio, information, cognitique). L’intelligence artificielle va, certes, agir de façon transversale sur chacun de ces champs, mais c’est la maîtrise du « lot » complet qui compte vraiment. Cette nouvelle frontière, que nous baptisons « HX » à l’ENSC (H pour « Hybridité »), ne se situe peut-être pas aux confins du désert du Nevada. A nous de faire en sorte qu’elle passe, aussi, par la Nouvelle Aquitaine, tout en gardant à l’esprit l’importance et la justesse de ce que confessait Keith Richards sur la scène du T-Mobile Arena, deux jours avant l’ouverture du World of Watson 2016, « I need love to keep me happy » !

HLG, 02/11/2016

1 Ecole Nationale Supérieure de Cognitique, école d’ingénieurs de la Région Nouvelle Aquitaine, membre de Bordeaux INP et seule grande école d’ingénieurs française à former des ingénieurs en sciences cognitiques

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